Festival Chantons-là
Extraordinaire Claude Semal
Au moment où le festival Chantons-là se
termine, ça n'est pas compliqué de structurer un
article. C'est comme à propos de la soirée inaugurale
: on s'étonne de cetteincroyable capacité à
organiser des collisions entre le pire et le meilleur.
Le pire, ce fut jeudi soir. Le festival avait eu l'idée
d'inviter Pascal Heni. Heureuse idée : il s'agit du lauréat
du concours Chantons-là de l'an passé. Ce garçon
avait laissé une excellente impression. On était
tout curieux d'aller apprécier son évolution depuis
lors. Voire qu'il nous explique en quoi ce concours montpelliérain
avait pu avoir un impact positif sur sa carrière. Hélas
! cette curiosité ne put être satisfaite.
Le gars est absolument charmant et même charmeur, un côté
titi parisien ironie-la-tendresse qui sur une scène vous
convainc très vite qu'il aurait pu être le chat qu'il
aurait aimé être sur les genoux de la belle nénette;
sinon vous amène en voyage avec des frissons dans le dos
le long de drôles de boyaux à fantasmes que sont
les tunnels du métro. Fort bien.
Mais la salle était vide parce qu'on avait pas su la remplir,
glaciale parce que non chauffée, inadaptée parce
qu'indifférente à la chanson (toute vouée
au rock qu'elle est en temps normal et le patron fait du tapage
avec ses potes pendant toute la durée du spectacle). On
rajoute une heure de retard à l'allumage. Une sono inaudible.
Le résultat est là : une soirée déprimante
comme même les animateurs les plus épais de la périphérie
la plus profonde ont compris qu'il ne fallait plus en faire.
Bref : un mauvais service rendu à la chanson de la part
d'un festival encore immature. Chantons-là a les
moyens humains, intellectuels, artistiques, techniques, financiers,
de programmer cinq ou six très belles soirées avec
une dizaine d'artistes ou de groupes différents. Il préfère
s'acharner à programmer vingt-cinq soirées avec
plus de trente artistes ou groupes. Ce n'est pas de l'ambition,
mais du caprice. Résultat : ce soir-là furent décridibilisés
un artiste, un concours et une manifestation.
Le lendemain vendredi, la salle était à peu près
aussi vide cette fois au théâtre Lakanal. Mais alors,
quel dommage ! Claude Semal est une sorte d'humain chantant non
identifié. D'un tour de chant, il fait l'un des plus déménageants
des spectacles d'atmosphère qu'on ait vu depuis longtemps.
On déduit qu'il est belge (mais il entonne à l'encontre
de la "Noble Belgique" une diatribe à pousser
au suicide des bataillons entiers de patriotes belges). On constate
qu'il a un physique un peu trouble, que d'ailleurs il donne a
apprécier dans son intégralité sous la douche,
dans les roux, un peu flottant dans la rondeur, un soupçon
de maquillage, et il s'en sert avec de gourmandes impudeurs, pour
fignoler des miracles d'évocations par touches légères,
sans en avoir l'air. Cet artiste n'aurait pas dépareillé
dans un film tel que Cabaret...
On connaît ces sortes de talent d'acteur chez pas mal de
chanteurs. Le plus souvent, ça leur sert à meubler,
parcequ'ils en ont bien besoin.
Dans le cas Semal, c'est tout autre chose : d'un sourcil, d'un
geste, d'un rien, il fait une redoutable machinerie à émotions,
qui happe le public irrésistiblement.
C'est un sorcier très sophistiqué, un personnage
européen et moderne, avec l'esprit et un sourire de rien.
Du plaisir commun et primitif de fredonner sous la douche, qui
est de tout un chacun, il fait prétexte à redire
et la culture, et la morale d'une époque entière.
Pourquoi se gêner quand on a du talent ?
Après avoir vu et surtout écouté Semal,
on peut continuer de penser que la chanson est un art avant tout
plaisant. Moins certainement que c'est un art mineur.
Gérard MAYEN