Alors que Nihoul a été libéré
le 16 décembre, la "triple alliance" d'un secret d'état, du crime
organisé et du poids des corporatismes bâillonne aujourd'hui la
presse après avoir dévoyé les enquêtes. Un livre extraordinaire
en est à la fois le révélateur et la victime.
Attention : démocratie en danger.
La triple alliance du crime,
du secret et du silence
Cela s'appelle "LES DOSSIERS X / Ce que la Belgique
ne devait pas savoir sur l'affaire Dutroux". C'est cosigné par
deux journalistes du quotidien flamand "De Morgen" et une journaliste
du "Journal du Mardi" (Annemie Bulté, Douglas De Coninck et Marie-Jeanne
Heeswyck). Et c'est une extraordinaire enquête d'investigation.
Argumenté comme un réquisitoire d'assises, clair et précis comme
une carte Michelin, documenté comme un bottin de téléphone, le
livre suit la ligne du temps des affaires d'enlèvements d'enfants
pour dresser un saisissant tableau de la pédo-criminalité en Belgique.
Les auteurs exposent minutieusement les faits, examinent les P.V.
d'audition de
tous les témoins et inculpés, abordent la plupart des "dossiers
annexes" de Neufchâteau, s'interrogent sur l'irruption et l'origine
des fausses pistes dans les enquêtes, citent les responsables
hiérarchiques de ces errances et recoupent cet énorme travail
de documentation avec leurs propres interviews et investigations.
Ils tracent ainsi un saisissant portrait de la
mouvance criminelle autour de Nihoul et Dutroux - leurs petites
affaires de drogue, de bagnoles et de trafic d'êtres humains ;
décortiquent la guignolade Pignolesque de la "relecture" des enquêtes
de Neufchâteau ; rétablissent professionnellement l'honneur des
enquêteurs Bille et De Baets (c'est bien la première fois de ma
vie que j'ai envie de serrer la main à un flic) ; rendent à Regina
Louf son statut de témoin-victime médiatiquement lynchée et citent
même d'autres affaires moins connues de violeurs et kidnappeurs
récidivistes curieusement épargnés par la justice, comme le sinistre
L.V. de Walcourt qui, à lui seul, a des dizaines de viols à son
actif !
Le résultat est terrifiant - tant par l'empilement et la gravité
des crimes évoqués que par l'acharnement mis par certains responsables
policiers et judiciaires à ignorer certaines pis-tes, décrédibiliser
certains témoins, protéger certains incul-pés et écarter certains
enquêteurs. On connaît pourtant au-jourd'hui la thèse médiatiquement
majoritaire : Dutroux l'isolé agrandit sa famille, Regina Louf
déraille, Nihoul est une erreur judiciaire en fauteuil roulant
et les réseaux pédo-criminels sont une invention de croyants émotifs
paranoïaques obsédés par la théorie du "grand complot". On vient
encore d'en démanteler un, impliquant un gendarme ? C'est bien
la preuve que les juges font leur travail. Faites confiance à
la justice de votre pays, et parlons d'autre chose. Il n'y a pas
un match de foot ou un prince qui se marie, ces jours-ci ?
Tout au long du livre, le lecteur se posera donc
cette lancinante question sous-jacente : pourquoi ces crimes impunis
? Pourquoi ces cul-de-sac dans les enquêtes ? Les auteurs n'y
répondent pas clairement. Mais ils nous donnent plusieurs clés
pour construire nos propres réponses. En ce qui me concerne, j'ai
le sentiment que ces affaires ont progressivement fini par sceller
une "triple alliance". Un curieux compromis entre le poids vertical
des corporatismes, l'influence horizontale du crime organisé et
l'effet anesthésiant d'un inavouable secret d'état. Ce "secret
d'état" est d'ailleurs devenu, dans tous les milieux s'intéressant
à l'enquête, un vrai secret de Polichinelle. Mais il reste un
tabou incontournable pour tous les appareils d'état et la plupart
des grands médias du pays. De quoi s'agit-il ?
De l'éventuelle implication de la Maison Royale
dans d'anciennes affaires pédo-criminelles remontant aux années
'60 et rapportées à Neufchâteau par un témoin X (qui n'est pas
Regina Louf). Les enquêteurs semblent a-voir reçu ce témoignage
comme une patate brûlante : en la faisant sauter d'une main à
l'autre sans savoir qu'en faire. Ce n'est en effet qu'à la cinquième
rencontre que les auditeurs de X3 (dont le maréchal des logis
Serge Winkel) vont rédiger leur premier P.V.. On y trouvera par
la suite de curieuses formulations du genre : "Audition identique
au 151.829, mais cette fois, elle ne cite aucune personne liée
à la Cour" (P.V. 151.688). "Il existe apparemment deux ver-sions
des auditions de ce témoin", notent les auteurs, "avec et sans
ces accusations contre la Cour". En mettant en cause la Maison
Royale, X3 semble en effet avoir créé une impasse judiciaire.
Il n'était même pas question de vérifier la crédibilité et la
pertinence de son témoignage. La personne du Roi et sa famille
étant par essence "au-dessus des lois", leur simple mise en cause
devenait un "trou noir" judiciaire, un casse-tête constitutionnel
et une bombe politique. Cet élément à lui seul pourrait expliquer
le sabotage de l'ensemble du dossier 109 / 96 au nom de la "raison
d'état".
Le second mécanisme à prendre en compte est le
"corporatisme d'appareil". Il concerne cette fois aussi bien la
gendarmerie que la P.J., la justice, les partis politiques ...
et même la presse ! Il exprime l'incapacité congénitale d'une
institution à se remettre elle-même en cause. Ni responsable,
ni coupable, c'est pas moi c'est l'autre.
Jusqu'à la nausée. Ce n'est pas très neuf, mais dans l'affaire
Julie et Mélissa et les "dossiers annexes", ce mécanisme semble
avoir atteint d'inégalés sommets.
Qui a gagné le pompon ?
La gendarmerie protégeant son opération Othello, ses indicateurs
(Nihoul ? Connais pas. avait d'abord répondu la BSR de Bruxelles
à Connerotte !) et ses gendarmes-à-St-Tropez pour mettre au placard
ses meilleurs enquêteurs ? Ou madame le Procureur Général Éiane
Liekendael célébrant "la Justice que le monde entier nous envie"
? (rires et larmes dans la salle). Une justice qui peut pourtant
dessaisir le juge Connerotte pour confier un dossier aussi complexe
que l'affaire Julie et Mélissa à un juge - Langlois - dont c'est
la première instruction. Une justice qui ne s'inquiète pas non
plus outre mesure quand l'avocat général Hubert Massa, qui avait
le même dossier en charge, se suicide cet été sans laisser d'explication
à son geste. Le monde entier nous l'envie, qu'on vous dit. Dormez
braves gens !
Plus curieux encore sont les mécanismes qui mettent
simultanément en mouvement plusieurs de ces institutions. Ainsi,
lorsque Claude Eerdekens (homme politique) retourne subitement
sa veste dans une interview-choc au Soir Illustré (média) qui
est aussitôt utilisée par le juge Pignolet (justice) pour inculper
De Baets et Bille (gendarmerie) de violation du secret de l'instruction.
On peut bien sûr y voir l'enchaînement spontané d'heureuses coïncidences.
Cela ressemble pourtant furieusement à une action concertée des
trois
premiers pour charger les quatrièmes. Or il existe de nombreux
services de police - comme la Sûreté de l'État - dont le rôle
est précisément d'orchestrer ces "heureux hasards".
A ces corporatismes d'appareil, à ces intrigues policières, il
faut malheureusement ajouter la mobilisation idéologique de certains
milieux "libertins" qui ont perçu le "mouvement blanc" comme une
brutale incitation à l'ordre moral, voire une atteinte à leur
vie privée. La manipulation de l'affaire "Di Rupo", par exemple,
a pu être perçue par le milieu "homo" comme l'ammorce d'une véritable
chasse aux sorcières. Inquiéter cette population était d'ailleurs
peut-être précisément le but de la manoeuvre. Mais qu'est-ce les
enlèvements,
les meurtres et les viols d'enfants ont à voir avec une supposée
liberté sexuelle ? On peut, j'en témoigne et je l'espère, combattre
le crime sans être coincé du cul.
Le troisième volet de la "triple alliance" est
le plus difficile à prouver - mais c'est aussi le plus inquiétant.
Il s'agit des solidarités "horizontales" de type mafieux. C'est-à-dire
de l'influence du crime organisé à l'intérieur même des appareils
d'État. Le crime organisé contrôle en effet aujourd'hui plus de
15% de l'économie mondiale. A côté de ses activités "traditionnelles"
(comme la traite des êtres humains et la drogue), il s'est recyclé
dans la criminalité en col blanc et la conquête des marchés publics.
Et pour couvrir son activité criminelle, il s'est depuis longtemps
assuré, par la corruption et le chantage - via certains faits
de moeurs, préci-sément -, un certain nombre de relais protecteurs
dans les milieux politiques, médiatiques, policiers et judiciaires.
Les vingt-huit morts "inexpliqués" des tueurs du Brabant Wallon,
par exemple, sont totalement impossible à concevoir sans une intervention
du crime organisé, et dans la conduite logistique de ces meurtres,
et dans l'enlisement ultérieur des enquêtes. Or cette présence
"structurelle" du crime organisé, si elle est connue et reconnue
dans un pays comme l'Italie (où il a fallu pour la combattre inventer
une loi spéciale sur les "repentis"), reste totalement masquée
dans un pays comme la Belgique. Comment pourrait-on combattre
ce qu'on refuse même de nommer ? Il suffit pourtant d'un oeuf
pourri dans le panier pour gâter l'omelette. Et ce ne sont visiblement
pas les oeufs pourris qui manquent.
Chez nous, où l'on baigne dans les "affaires" depuis vingt-cinq
ans, on n'arrête donc jamais que des "prédateurs isolés", des
exécutants de basses oeuvres et des victimes d'erreurs judiciaires.
Quand on les arrête !
A l'heure où la presse peut tranquillement annoncer la mise en
liberté de Michel Nihoul, on aurait pu s'attendre à ce "Les dossiers
X" relancent au moins le débat et la polémique. Ou à ce que les
médias saluent confraternellement la sortie d'un tel ouvrage -
quitte à en contester certaines thèses et certaines conclusions.
Il n'en est malheureusement rien. Sept semaines après sa publication,
"Les dossiers X" se heurtent à une véritable omerta de la part
de tous les grands médias du pays. Mis à part "Le Matin" et le
"Journal du Mardi", qui sont les deux médias les plus proches
"des parents", et une courte interview à la RTBF, c'est le silence
sur toute la ligne. Et ce silence est terriblement inquiétant
pour la démocratie. Il témoigne en effet de ce que pour la majorité
de "l'établishment", les enlèvements et assassinats d'enfants
sont moins aujourd'hui des affaires criminelles à résoudre que
des événements à relativiser. A "objectiver". Pour ne pas dire
: à classer.
Aussi, lorsque Gino Russo et une délégation du Comité de Soutien
aux parents remettent 53.000 pétitions au président de la Chambre
pour s'inquiéter de l'enlisement de l'enquête sur Julie et Mélissa,
cela fait encore un titre au JT et la couverture du "Matin". Mais
20 lignes
seulement, en pages intérieures, dans tous les grands quotidiens
du pays - à commencer par le Soir et la Libre Belgique.
Ce même quotidien Le Soir, dans son édition du 11 et 12 septembre
99, pouvait pourtant consacrer toute une page, sur 8 colonnes,
au portrait du gendarme Michaux sous ce titre hallucinant : "René
Michaux, 46 ans, gendarme. Et toujours vivant". Toujours vivant,
oui, car ce pauvre homme, crucifié, démembré par la Commission
Dutroux, que le doute réveille encore la nuit, a pu songer à se
suicider. Après le portrait Michèle Martin en mère martyr dans
l'émission Au nom de la Loi, voici le portrait de René Michaux
en Christ insomniaque dans Le Soir. Mais qui se soucie encore
du sommeil des parents et des victimes ?
Ainsi va la presse. Voilà donc Mathilde et Philippe
mariés sur huit pages, le gendarme Michaux crucifié sur huit colonnes
et 53.000 pétitions de soutien aux parents citées dans un communiqué
Belga de huit lignes.
C'est ce qu'on appelle une hiérarchisation non-émotive de l'information.
En voici une autre. Julie et Mélissa, huit ans. Toujours mortes.
Et la Justice ne sait toujours pas qui les a enlevées. Ni comment.
Ni pourquoi.
Il n'y a pas que le gendarme Michaux qui se réveille
la nuit.
Claude Semal.