Cela fait une douzaine d'années
déjà qu'il hante les chemins de la chanson. Non pas
les autoroutes du succès, mais plutôt les sentiers
de traverse. Avec des éclipses. Et cela n'arrive-t-il pas
au soleil lui-même ? Et Claude Semal, puisque c'est de lui
qu'il s'agit, a bien quelque chose de solaire. Et pas seulement
parce qu'il aborde moustache rousse comme l'automne et chevelure
qui flamboie comme champ brûlé par un septembre trop
sec.
En fait, il rayonne. Tout simplement. En un étrange mélange
de douceur et de fièvre.
Une douzaine d'années déjà
qu'il chante. Comme il est né en 1954 (un 6 mars...), cela
laisse entendre qu'il a débuté bien jeune.
Il se définit comme un autodidacte de la chanson. Et c'est
vrai que l'on ne trouve guère chez lui de ces influences
que l'on sent généralement chez les autres (mais cela
n'a rien d'une tare, le tout est de savoir comment elles sont digérées).
Entre 1971 et 1974, il chante un peu partout en Belgique avec Alexandre
Waijnberg. Il joue aussi pour les petits enfants, notamment au Théâtre
de la Vie.
En 1974, il est de l'équipe de l'hebdomadaire "Pour",
puis dans la foulée, il participe à la création
de l'organisation "Pour le socialisme". De même,
il sera aussi des "Ateliers du Zoning" en 1976 avec Roger
Delogne et Aline Dhavré qui seront rejoints en cours de route
par Thierry Deketelaere, Dominique Delvaux, Brigitte Diraison, Jean-Louis
Sellier et quelques autres.
C'est pour les "Ateliers" qu'il écrit "La
ballade de Hoboken", la seule chanson en Belgique à
avoir été traînée devant un tribunal
pour avoir osé dénoncer les industriels pollueurs
:
Dans la banlieue d'Anvers près
du chantier naval
Un enfant m'a montré à côté du canal
Des cages sans oiseaux et des fleurs sans pétales
Voici l'histoire vraie de ce fait peu banal
Sous un ciel gris de plomb les enfants
couraient
Oh! l'air était si lourd le vent soufflait si frais
C'est un étrange orage qui se préparait
Dans le ciel au-dessus de Métallurgie-Hoboken
(...)
A plus d'un kilomètre tombe sur les jardins
La poussière du zinc, du cuivre, de l'étain
A plus d'un kilomètre tombe sur les maisons
La poussière du plomb de Métallurgie-Hoboken
Avril 73 on découvre dans
un champ
Huit vaches et deux chevaux mort d'empoisonnement
On trouve assez de plomb incrusté dans leurs dents
Pour remplir les crayons de tout un parlement
Sous un soleil de plomb les enfants
couraient
Le ciel était si chaud le sol était si près
Est-ce bien la chaleur qui les fait transpirer
La nuit dans le quartier de Métallurgie-Hoboken
(...)
Du plomb dans le sang de plus de cent enfants
Couchés à l'hôpital sont touchés par
le mal
Mais les juges d'Antwerpen trouvant ça normal
Acquittent au tribunal la Métallurgie-Hoboken...
La chanson le sera aussi
Depuis 1980, il se remet à chanter.
Non plus comme militant. Chanter tout simplement. Ce qui ne veut
pas dire qu'on n'a pas de choses sur le coeur. Et puis il y a ces
deux spectacles de café-théâtre chantant - La
situation est excellente, mais pas désespérée
et L'avenir n'est plus ce qu'il était - avec Georges
Van den Broek : c'est drôle, très belge aussi, directement
en prise sur la réalité politique et sociale de ce
pays, mais jamais prêcheur... C'est aussi pour Claude l'occasion
de roder quelques chansons. Mon vieux Pierre, par exemple,
émouvant hommage à un grand-père qu'il n'a
pas connu :
Tu n'as pas connu ce jour gris
Couché sous les fleurs et la pluie
Dans la tristesse d'un hiver
Mon vieux Pierre...
(...)
Derrière le corbillard banal
Y avait la fanfare syndicale
Et toi qui aimais tant le jazz
Mon vieux Pierre...
J'aurais joué sur ton saxo
L'internationale en solo
Avec le swing de l'après-guerre
Si tu m'avais laissé le temps...
Mais aussi Bruxelles est un village
"où j'ai perdu mes voisins" et Le pays petit
"aux frontières internes". Une chanson que
Christiane Stefanski reprendra avec bonheur. Une chanson qui n'est
pas qu'un constat de nos petites misères, mais aussi l'expression
d'une volonté de lutte :
Car nous n'attendrons pas qu'il neige
des oranges
Ou que l'ogre d'argent daigne enfin nous quitter
Pour vivre dans les rues cette passion étrange
Qu'on appelle parfois simplement "liberté"
A force de l'attendre...
Des chansons que l'on retrouvera fin
1982 sur le 33 tours Les convoyeurs attendent, un titre qui
évoque Le pays petit (mais Christiane s'en est déjà
servi pour son deuxième album). Un disque autoproduit, évidemment,
pour lequel Claude a lancé une souscription.
"Cela va faire dix ans - explique-t-il à l'époque
- que je me promène avec mes petites chansons dans les poches.
Certaines ont séché ou moisi comme des animaux morts.
Je les ai jetées, perdues, oubliées.
Mais j'en ai gardé d'autres entre les doigts, chaudes et
polies comme des noyaux de cerises, comme des billes de frondes,
comme des cailloux vivants. J'aimerais, Public, pour mon plaisir
et pour le tien, en faire un premier 33 tours".
Et d'inviter tout un chacun à devenir mécène
tout en restant fauché... A sa manière, il posait
ainsi le problème de la production.
Le disque sort. Très heureusement.
Avec de beaux arrangements de Paolo Radoni et le concours de toute
une série d'excellents musiciens, parmi lesquels Charles
Loos, Jean-Louis Rassinfosse, Jeannot Gillis... Des musiques qui
ont "l'âme à la tendresse" pour des chansons
qui l'ont tout autant, comme Ce vide contre ton corps que
reprendra le GAM ou cette Ballade du passant qui date de
1974 mais ne ... datera jamais :
Et tes dents froides comme la neige
Fondent tout doucement pas pressées
Notre histoire fut belle mais n'ai-je
Jamais rien fait d'autre que passer
Tu finiras la chanson toi-même
Tu sais bien que mon temps est pesé
Voici l'air : il faut dire que je t'aime
Mais que je n'aurai fait que passer
Les réussites sont nombreuses
sur ce disque et je voudrais citer encore Voyage entre deux guerres,
une chanson politique dans la meilleure acception du terme, parce
que branchée sur l'humain. En voici le dernier couplet :
Je n'ai pas vu la mort à table
Vider le verre des copains
Les corps nus couchés sur le sable
Entre les racines de pins
Entends-tu le tocsin qui sonne
J'ai vu l'Espagne ce matin
Et les chiens noirs de Barcelone
Dans les pages des quotidiens
Une saison qui nous ressemble
Nous attend au bout de l'hiver
Dis-moi la vivrons-nous ensemble
Oh! mon amour entre deux guerres.
Francis CHENOT