Biographie 1982

Voici comme première bio un texte que Claude faisait figurer sur toute la page arrière du
carnet accompagnant son premier 33 tours en 1982 :

Je sais, je sais.
On m'avait conseillé de ne pas faire de discours.
De ne pas raconter ma vie - ça fait m'as-tu-vu et c'est sans intérêt.
De ne pas prendre une pochette pour un édito de journal militant - ça fait tous-aux-barricades et c'est passé de mode.
Et de ne pas trop chier sur le seuil ciré des maisons de disques - ça ne fait rien, mais il faut, paraît-il, savoir ménager l'avenir.
Seulement voilà.
Il y a, cher public, entre ce disque et moi, entre ce disque et toi, deux ou trois choses dont j'aimerais te parler.
Car la musique n'est pas un pur produit de l'esprit : c'est aussi une marchandise qui se fabrique, s'achète et se vend.
Car le sens d'un texte ne peut être enfermé dans un dictionnaire : porté par deux histoires différentes, les mêmes mots, les mêmes phrases, te raconteront des petits morceaux de mensonges ou de vérité.
Pour s'y retrouver un peu, il n'est donc pas inutile de savoir qui parle à qui. Qui parle pourquoi.
Ce ne sera pas facile, puisque ceci n'est pas une lettre à un(e) camarade, mais l'emballage promotionnel de ma camelote. Il n'est pourtant pas interdit d'essayer...

Je suis né à Bruxelles en 1954, dans un milieu enseignant, syndical et progressiste, un an et un jour après la mort de Staline. D'où ma théorie des objets définitivement perdus.
Après avoir achevé (c'est le mot) six années d'adolescence à l'Athénée Royal d'Uccle I, je travaille dix mois comme ouvrier dans un atelier de maroquinerie. A 18 ans, j'habite avec Beethoven à cent mètres de la Grand'Place, au-dessus du "Grenier-aux-chansons" où je chante tous les week-ends.
Beethoven est un chat blanc et sourd.
Je fais du théâtre pour les enfants, je bricole, je donne une centaine de récitals à Bruxelles et en Wallonie.
A 20 ans, je rencontre, à l'occasion d'une série de fêtes populaires sous chapiteau, l'équipe de l'hebdomadaire POUR.
Je deviens très vite permanent du groupe où je travaillerai dans l'ordre comme cuisinier, journaliste, secrétaire de rédaction et monteur Offset.
Dans a foulée, je participe à la création de l'organisation d'extrême-gauche Pour Le Socialisme. J'y ai milité jusqu'à l'été 82.
Pendant cette période politico-journalistique, j'arrête de me produire comme "chanteur".
Mais en 1977, je mets sur pieds "Les Ateliers du Zoning",, groupe culturel pour qui j'écris "La ballade d'Hoboken". Cette chanson, qui dénonce la pollution par le plomb de la principale entreprise belge de métaux non-ferreux, m'a récemment valu d'être attaqué en justice pour "diffamation".
C'est la première fois qu'une chanson recevait un tel traitement en Belgique. Nous avons été acquittés.

En 1980 je rencontre Georges Van den Broeck grâce à une petite annonce.
Nous montons ensemble deux spectacles de café-théâtre chantant "La situation est excellente, mais pas désespérée" et "L'Avenir n'est plus ce qu'il était".
Et nous voilà déjà (?) à l'été '82, où j'enregistre mon premier disque 33 t et où je décide, pour la seconde fois, d'organiser ma vie autour de la chanson.

Cela vaut-il la peine d'expliquer ici pourquoi j'ai arrêté de chanter ?
Je ne crois pas, puisque tout bavardage sur mon silence anecdotique risquerait de faire oublier un silence bien plus pesant, bien plus massif.
Le vôtre, cher public.
Renversons donc la question sur la table : pourquoi sommes-nousd des centazines de milliers à n'avoir même jamais commencé à chanter ? "Chanter" n'étant d'ailleurs ici que le terme générique de tous les arts d'expression et de communication ?
D'abord, sans doute, parce que "la" culture, même si elle jouit d'une relative liberté de mouvement, n'est jamais que le reflet de la société où elle se développe. Reflet de ses valeurs, de sa hierarchie sociale, de ses modes de production.
Et puisque le moteur économique de notre société, c'est de gagner du fric en nous faisant produire massivement des marchandises, on nous apprend essentiellement à produire et à consommer.
Pas à créer. Pas à communiquer. Je dirais même qu'on apprend plutôt à fermer nos gueules. On peut franchement le dire.
Et tout cela fait du silence.
De plus en plus de bruit et de plus en plus de silence.
Car avec une insatiable boulimie, ce système est amené à transformer en marchandises tout ce qui hier encore appartenait à la vie privée ou communautaire : la cuisine, le sport, la sexualité, les loisirs,... et bien sûr, la culture.
Un exemple : il y a soixante ans, en Belgique, des dizaines de milliers de musiciens amateurs sucaient les bois et soufflaient dans les cuivres de milliers de fanfares.
Il a suffi d'une seule génération de télés et de disques pour que les industries culturelles transforment ces musiciens pratiquants en consommateurs de musique.
Et dans la foulée, les petits spectacles vivants, joués par des gens en chair et en os devant un public dont on pouvait voir briller les yeux (1) sont en train de disparaître progressivement au profit des super-productions audio-visuelles.
Or ce qui fait pour moi la richesse culturelle d'un peuple, ce n'est pas le nombre d'entrées du dernier concert à Forest-National, la courbe des ventes du marché des vidéo-cassettes ou le chiffre d'affaire consolidé de Paclayr au Bénélux.
Ce qui fait sa richesse, c'est sa capacité collective de création et de communication.

Et c'est ici que le projet culturel dans lequel je me reconnais - libérer l'expression en général, et celle du peuple en particulier - se heurtera toujours, en dernière analyse, à celui des firmes discos, des firmes discographiques, pour qui il importera toujours de vendre au plus grand nombre la parole de quelques uns (2).
Pourtant malgré cela, ou plutôt à cause de cela, je ferai peut-être partie, dans quinze jours ou dans quinze ans, de cette minorité de chanteurs qui vivent de leur musique et ont accès aux média.
Dans quinze jours ou dans quinze ans, je ferai peut-être partie d'une écurie reconnue qui m'aura flatté l'échine.
C'est ma contradiction.
C'est la contradiction de tous ceux qui , artisans de leur propre parole, vendeurs à la sauvette de leur propre discours, prétendent s'exprimer et travailler dans un système marchand qu'ils combattent par ailleurs.
Peut-être aussi, dans quinze jours ou dans quinze ans, mon silence aura-t-il simplement rejoint le vôtre.
Silence de toutes façons puisqu'on tourne. Puisque les disques tournent. Puisque les roadies tournent. Puisque les machines tournent.

Mais ceci, ne l'oublions pas, est une pochette de disque.
Je vous prie de bien vouloir en prendre bonne note.
Ce disque, comme 95 % des premiers 33 t de la jeune chanson belge, a été autoproduit.
C'est rarement un choix : c'est simplement la condition sine qua non pour être édité. En ce qui me concerne, c'est aussi la garantie de garder le pouvoir sur mon travail et de ne pas laisser caviarder le peu de choses que j'ai à dire (ce texte, par exemple, je vous en donne ma guitare à couper, n'aurais jamais figuré sur une pochette de Paclayr).

Ce disque, comme tous les disques d'ailleurs, est aussi le résultat d'un travail collectif où je n'ai été qu'un rouage parmi d'autres.
Je tiens donc en particulier à remercier ici, et qu'on ne prenne pas ceci pour une formule de politesse...
Paolo, qui fut à mes musiques ce que la sauce napolitaine est aux spaghettis, c'est-à-dire beaucoup, c'est-à-dire le goût et la saveur, Jean-Louis, Charles, Vincent et la douzaine de musiciens qui, pendant un jour ou une semaine, ont mis leur sensibilité, leur créativité et leur compétence au service de mes chansons; Daniel, l'infatigable vigie qui, derrière sa cage de verre, enregistra nos ébats; Jean-Claude, qui illustra magistralement cet album avec "le swing de l'après-guerre"; Diane, qui pendant quelques courts mais précieux mois, m'aida à débroussailler ma voix pour y planter mes textes; Paulette, Jean, l'ASBL "Dis'que tu veux" et les deux cent membres du cher public qui, par leurs prêts, leurs dons, leurs souscriptions, ont permis le co-financement de ce disque.

Enfin, je voudrais remercier ici, les amies, les camarades et les inconnus qui ont inspiré ces chansons, et sans qui ce disque n'aurait pas de raison d'être.

Bien à vous,
Claude Semal

Août 1982
Buffet de la gare du Midi
Bruxelles
Bar-hôtel des Isles
Larmor-Baden
Buffet de la gare des Guillemins
Liège

(1) sauf s'ils portait des lunettes de soleil (NDLA)
(2) pas pour d'obscures raisons idéologiques, mais parce qu'il sera toujours commercialement plus rentable de vendre un disque à 30.000 exemplaires que d'en vendre 10 à 3.000. Un disque comprend en effet des frais fixes (par exemple, 200.000 frs d'arrangements, de studio, de musiciens, de gravure, de maquette, de promotion) et des frais variables (par exemple, 100 frs de pressage et d'édition par disque).
30.000 exemplaires d'un seul disque coûtent donc (200.000 frs + 100 frs x 30.000 = 3.200.000 frs ).
3.000 exemplaires de dix disques différents coûtent (200.000 frs x 10 + 100 frs x 30.000 = 5.000.000 frs).
Pour un pressage égal de 30.000 disques, les marchands font 1.800.000 frs de bénéfices supplémentaires dans le premier cas (C.Q.F.D.).


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