Mon vieux Pierre

Mon vieux Pierre

Tu n’as pas connu ce jour gris
couché sous les fleurs et la pluie
dans la tristesse d’un hiver
Mon vieux Pierre
Des étrangers aux yeux tout rouges
m’embrassaient en parlant flamand
et moi je regardais les arbres
la porte en bois au fond du trou

Derrière le corbillard banal
‘y avait la fanfare syndicale
et toi qui aimais tant le jazz
Mon vieux Pierre
J’aurais joué sur ton saxo
l’Internationale en solo
avec le swing de l’après-guerre
si tu m’avais laissé le temps

On s’est raté de quelques mois
t’es mort avant que je sois moi
à l’hôpital où je suis né
Mon vieux Pierre
Toi le vieux révolutionnaire
et moi qui découvrais la vie
dans l’industrie vestimentaire
en tapant sur mes doigts trop blancs

T’es né à Vilvorde en automne
entre les fours de 200 tonnes
et le canal de Willebrœck
Mon vieux Pierre
Ton père façonnait des chaussures
avec le cuir de ses mains sûres
on marche tant pendant les guerres
qu’il a pu payer tes cahiers

Bobonne avait neuf ans à peine
qu’elle avait les doigts dans la laine
à l’école des ateliers
Mon vieux Pierre
Le four à colle puait si fort
qu’on aurait juré sur sa mort
qu’un cadavre sous chaque table
pourrissait pendant les repas

Voyage de noces à Bruxelles
Bobonne reste dans les dentelles
au comptoir d’un grand magasin
Mon vieux Pierre
Après le saxo le boulot
et ton papier au Rode Vaan
tu partais tout seul à vélo
voir monter la mer à La Panne

Sur un mur de ta chambre sobre
un poster des vainqueurs d’octobre
le p’tit Illich et ses copains
Mon vieux Pierre
C’qu’il t’en a fallu du courage
pour voir partir tous ces visages
le long des purges de l’histoire
sur chaque regard une croix

Pourtant t’es resté socialiste
hors de leurs rangs hors de leurs listes
avec cet abcès dans le coeur
Mon vieux Pierre
Vous qui aviez l’amour si grand
que le monde entier tenait dedans
qu’ont-ils fait de tout cet espoir?
Combien d’arrêts pour un départ?

Et c’est ton sang qui coule en moi
c’est toi qui parles par ma voix
c’est ta révolte que je porte
Mon vieux Pierre
L’usine de Vilvorde est fermée
ça pue moins quand on va chômer
mais ce sont les mêmes familles
qui vivent dessus ou dessous

Tu n’as pas connu ce jour gris
couché sous les fleurs et la pluie
dans la tristesse d’un hiver
Mon vieux Pierre
J’aurais joué sur ton saxo
l’Internationale en solo
avec le swing de l’après-guerre
si tu m’avais laissé le temps

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Paroles : Claude Semal
Musiques :
Reprise sur le disque : Les convoyeurs attendent



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