Madame Pipi

Madame Pipi

Elle voit les mecs de dos
les doigts dans la braguette
côté cour c’est Feydeau
côté mur c’est Beckett
ils passent sans un regard
pour son joli foulard
en jetant leurs huit francs
dans le cendrier blanc

Dans les relents d’urine
d’Ajax ammoniaqué
elle avale ses tartines
trempées dans son café
les pressés pressent le pas
mais ce n’est pas dérangeant
si les gens ne la voient pas
au moins elle voit des gens

Madame Pipi
T’étais la plus jolie
de toutes les filles
du café chez-bij Willy
Qu’est-ce qu’elle t’a fait la vie
pour que tu te retrouves ici
gardienne du vestiaire
vestale des waters?

Jamais ils ne sauront
tous les fauchés ringards
qui pissent pour un rond
sur les murs de la gare
qu’un peintre très connu
en mille neuf cents trente-sept
a peint son portrait nu
au milieu d’une assiette

Qui se doute en sentant
son brushing d’épicerie
qu’elle n’a pendant cent ans
jamais fait tapisserie
à présent qu’elle tricote
des chaussettes pour ses bottes
plus personne ne vient danser
dans le couloir des WC

De la gare du Midi
au métro De Brouckère
elle a gagné sa vie
en blinquant les waters
ouvreuse de robinet
sous-chef de cabinet
en bas de la hiérarchie
de l’eschatologie

Elle est mieux là qu’à l’hospice
mieux là qu’en seniorie
même les lieux où l’on pisse
ont leurs catégories
elle rêve en épitaphe
de finir sa carrière
au sous-sol du Falstaff
chauffé même en hiver

Madame Pipi
T’étais la plus jolie
de toutes les filles
du café chez-bij Willy
Madame Pipi
T’étais la plus jolie
si je te donne un baiser
est-ce que tu me laisses pisser ?

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Paroles : Claude Semal
Musiques : Arnould Massart / Claude Semal